Fantasia 2011: Critique de COLD FISH: Arnaques, barbaque et compagnie

Sion Sono. L’autre enfant terrible nippon du Festival. C’est à croire que les gens ne se sont jamais remis de son Suicide club.  Après la consécration nécessaire de  Strange Circus et le choc de Love Exposure l’an passé, son film fleuve de 237 minutes, on aurait pu croire que les gens seraient du rendez vous pour voir la prochaine expérimentation du poète. Ce serait oublier la bande annonce outrageusement mensongère qui aura attiré un public nullement outillé pour supporter ce qu’il allait voir.
 Difficile donc de dire si Sono est l’enfant chéri des cinéphages ou s’il est simplement attendu par des hordes de macaques venues pour lancer les fientes de leur commentaires ineptes dans toutes les directions, surexcitées par un autre de ces « films japonais étranges et déviants ». Dans la salle où je me trouvais, les deux groupes semblaient à part égale. Le pire mélange possible (ou le meilleur). Fantasia, c’est aussi l’atavisme de la foule qui hurle pour un bout de sein et un meurtre. Ça peut aller. Parfois, ça fait même partie du plaisir. Pendant Cold Fish cependant, les réactions du public étaient plus que consternantes. Elles étaient aussi morbides et fascinantes qu’un prêtre à la garderie. Elles doublaient d’une ironie bien involontaire les propos du film de Sono.  Un peu comme un condamné à mort qui hurle de rire parce que le gars pendu avant lui a chié dans sa culotte…et qui ne se rend pas compte que la merde va lui tomber dans les yeux. Ce qui fera rire l’autre groupe, bien entendu.
 Cold fish n’est pas une comédie. Le terme comédie noire ne lui convient même plus. C’est une toute autre créature. C’est une tragicomédie grand guignolesque, deux genres que Sono possède à merveille. C’est aussi une atomisation systématique des valeurs japonaises, une volonté d’exposer au grand jour l’horreur sousjacente de ses hypocrisies. Un autre thème qui est cher à Sono. C’est aussi une histoire « vraie », comme la plupart de ses films.
On y raconte l’histoire de Shamoto, propriétaire effacé d’une modeste boutique de poissons tropicaux. Il a une fille rebelle énervante et une femme-trophée à la voluptueuse poitrine. Le détail est de taille quand on sait qu’elle est interprétée par Megumi Kagurazaka, une célèbre « gravure  idol ».

 Les « gravures idols », ce sont ces mannequins aux gros seins qui font fureur au Japon et qui perpétue l’idéal local de l’ingénue soumise mais vicieuse. Le symbole qu’elle représente dans le film est important et n’est pas simplement un argument commercial.  Elle est la femme-objet et la victime par excellence.
Notre famille  sans histoire croise le chemin de Murata. Ce dernier possède tout ce que Shamoto ne pourra jamais espérer avoir: du charisme à revendre, une boutique parfaite, des jeunes employées sexys et obséquieuses et une femme libidineuse. Sans qu’il puisse y redire quoi que ce soit, en l’espace de quelques jours, la famille de Shamoto sera totalement absorbée par celle de Murata.

 L’appât est lancé, pour les personnages comme pour le spectateur. Il ne sera pas question ici de poissons tropicaux, mais de pièges tendus à des hommes. Des arnaques dignes de David Mamet, des humiliations et des tortures morales qui n’auraient pas déplues à Pasolini et une peinture poétique de l’horreur qui vaut les meilleurs Greenaway (le personnage de Murata rappelle un lointain cousin d’Albert Spica dans The cook…bruyant, imposant et impitoyable.

Murata et sa femme sont des experts du vices. Des virtuoses du crime. Il n’y pas de limites à leur inventivité et vous en verrez les moindres affres. Cold fish est un plat qui se mange froid: on y consomme en mastiquant lentement la concupiscence, la manipulation et l’indifférence. Le spectateur et les personnages sont exhortés en presque 2 heures et demi à devenir les complices de Murata. Et vous le serai jusqu’au bout…
Pendant Cold Fish, on souri avec du sang entre les dents, comme Blue Velvet pouvait faire sourire. Sono est un grand esthète de la cruauté et un encore plus redoutable satiriste. Plus que jamais, il est clair que la provocation rejoint chez lui la poésie. 
Dans l’aquarium expérimental de son dernier film, il y a beaucoup de bile et de fiel. Vous cognerez sur la vitre pendant que les poissons crèvent doucement, pour votre plus grand plaisir. 
Ou alors, vous allez rire et hurler pendant toutes les scènes de viols, de meurtres et de cul. C’est un mécanisme d’auto-préservation tout à fait commun que les singes ont devant la mort. 

Hé…

Tant que vous ne le faites pas dans la vie, c’est ça qui compte non?

http://www.youtube.com/watch?v=HmQPIBNPFBE
-FRANCIS OUELLETTE

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