Pourquoi Joker est la plus importante création littéraire du siècle

Si la position octroyée actuellement à la bande-dessinée dans l’hégémonie littéraire est plus confortable qu’elle le fut jadis, il serait hasardeux d’affirmer qu’elle ait eu finalement droit à sa véritable consécration. Ne soyez pas scandalisés par mes propos, ardents défenseurs de l’art séquentiel. Intellectuels et littéraires ont beau se pencher de plus en plus sur le genre, ils le font assez parcimonieusement, question ne pas scandaliser leurs pairs en théorisant de façon trop sérieuse sur un genre considéré mineur par la majorité. Il faudra encore quelques générations d’académiciens pour que des études entièrement assumées voient le jour : pour ces amants du 9ème art, il est encore question de séduire des confrères rébarbatifs au genre avec un langage appartenant spécifiquement à ces derniers. Certes, la bédé remporte désormais des prix littéraires, elle est traitée dans des publications sur l’art et exposée en musée, mais il n’en demeure que ces initiatives sont encore et toujours des tentatives de séduction auprès d’une intelligentsia qui n’en a cure (ou qui est strictement séduit par la curiosité du moment). Les aficionados, vous le devinerez, n’apprennent absolument rien par le biais de ces initiatives. Ils sont au rendez-vous par amour.
 
D’ailleurs, on parle ici d’un intérêt pour un type bien précis de bédé; la franco-belge, la bédé d’auteur, le manga des grands innovateurs. Il en va tout autrement pour le comic-book, un genre qui est également décrié par bon nombre de bédéphiles. Ce que cette posture a de fâcheux, c’est que plus que toute autre forme de bédé, le comic-book possède certains mécanismes narratifs qui sont absolument uniques et qui offrent des surprenantes possibilités d’exploration conceptuelles. Les contingences mercantiles inhérentes au format sont littéralement responsables de plusieurs de ces plu fabuleuses explorations.
Je me plais souvent à servir un argument bien précis pour illustrer ce point. Un personnage comme Batman, qui existe depuis 1939, a été écrit au moins une fois à tous les mois depuis sa création et ce, au strict minimum.

Pour un personnage de cette taille, il va sans dire que les apparitions compte au nombre de milliers, sans compter les autres formes narratives exaltant ses aventures. Depuis des décennies, plusieurs centaines de créateur construisent, détruisent, déconstruisent les aventures de ce héros. Batman est le fruit d’une œuvre collective qui est en constante évolution depuis plus d’un demi-siècle; peu de genre littéraire peuvent se targuer d’avoir tentés de telles explorations. 
  
Si quelques uns des auteurs ayant travaillé sur le personnage sont dignes des plus grands romanciers, il va sans dire que la majorité d’entre eux ne sont pas des virtuoses. Or, c’est là précisément une autre forme de contingence ajoutant de la richesse au personnage; pour toute histoire absolument horrible ou farfelue, les auteurs qui suivront sont libres de récupérer, ignorer, détruire, intégrer et recycler certain éléments. Elles peuvent devenir tour à tour des fabulations mentales, des souvenirs oubliés ou des échos d’univers parallèles. Imaginez une tentative d’unifier la Comédie humaine de Balzac au Rougons-Macquart de Zola par un collectif d’auteurs écrivant tous un seul et unique personnage sur une multitude de ton et vous serez encore loin de ce qui est accompli depuis plus de 70 ans dans les comics de Batman. Devant cet effarant volume de créativité consacré à un seul et unique héros, on peut se permettre une réjouissante et péremptoire déclaration : il est difficile, voire même impossible, de trouver un personnage littéraire plus complexe et riche que Batman. Le comic-book et ses constituants, qu’ils soient avantageux ou non, est un des rares médium narratif capable d’ériger un tel mythe. 

 
À la lumière de ces constatations, j’ai souvent réfléchis à ce que Batman laissera comme héritage culturel, dans un avenir proche. Je suis maintenant profondément convaincu qu’une des plus grandes créations littéraires du 20ième siècle (et du nôtre) est née entre les pages de ce comic. J’ose une déclaration encore plus péremptoire: un des personnages les plus riches de toute la littérature américaine.
Le Joker.

Si le Joker n’a pas nécessairement eu le nombre faramineux d’apparitions de Batman, il va sans dire qu’il est assurément le vilain le plus exposé du médium, de même que plusieurs autres (aucun vilain de comic-bookn’a fait autant d’apparitions au grand et petit écran). Il est également un des personnages les plus protéiformes qui soit. Posons la question: en quoi le Joker serait-il sensiblement une création plus importante que Batman? C’est qu’en essayant de créer un vilain à la hauteur de cette figure de perfection héroïque et humaine qu’est Batman, les auteurs ont graduellement conféré au Clown assassin des traits de plus en plus riches et ambiguës. Il en a résulté une figure charismatique et élusive, qui éclipse souvent par sa seule et unique présence tous les autres personnages, un fou furieux génial parfaitement adapté à son époque violente et cynique.

 Plus Batman devenait un personnage complexe, plus Joker devenait captivant. Il est devenu lentement mais surement une figure littéraire en constante expansion, à l’identité flottante, capable de se redéfinir lui-même et de se mettre en scène en tant que personnage. Il va sans dire que le Joker est désormais un archétype résolument Borgesien, pleinement conscient de la place qu’il occupe dans la fiction. Le personnage métafictionnel par excellence. Dans le jargon du comic, on dit que Joker est un des rares personnages à posséder une « conscience cosmique » ou une « conscience du comic » en cela qu’il sait précisément de quoi l’univers est fait et la place qu’il y occupe. 

La cruauté inventive dont fait preuve le personnage est une mise en scène qu’il élabore consciemment pour divertir le lecteur (avec la complicité des auteurs…diront certain) Il est constamment sur scène et les gens sont des accessoires dont il se sert à sa guise. Pour Joker, l’existence est une monstrueuse blague ou nous ne contrôlons à peine que le punchline. Derrière le quatrième mur, le Joker est un souffleur. Conséquemment, le personnage sait très souvent se faire un habile philosophe (un aspect magnifiquement bien saisi chez le Joker du film de Nolan) et un encore plus redoutable métaphysicien.
C’est initialement au cinéma qu’on retrouve la figure qui a inspiré le Joker : le personnage de Conrad Veidt dans The man who laughs de Paul Leni (1928),selon les déclaration de leur créateur Bob Kane et Bill Finger.

Ce que Joker empruntera au cinéma, il le lui rendra par ailleurs au centuple. Dans une scène de ce film adapté d’une nouvelle de Victor Hugo, le rictus figé en permanence du héros tragique Gwynplaine est révélé au spectateur en gros plan, le visage bien centré par  la caméra, passant le visage à travers un rideau (celui du quatrième mur). Pour la première fois, il tente de passer dans notre monde. 

L’aspect physique du Joker y est déjà presque en totalité mais aussi une dimension tragique dont le spectateur est complice, proposée par des plans de caméra habiles et suggestifs, un aspect que les meilleurs auteurs de Joker sauront exploiter à merveille . 

Initialement, Joker est un trickster qui élabore copieusement des crimes thématiques; cartes à jouer, jeux piégés, vols avec indices laissés derrière. Fait peu mentionné: il est aussi un assassin d’entrée de jeu. Dès sa premières apparition (Batman #1-1940), il laisse derrière lui des victimes au visage couvert d’un rictus, courtoisie d’un poison de sa confection, son venin. Déjà, sans pour autant interagir directement avec le lecteur, le Joker apparaît comme un personnage soucieux d’appliquer un certain sens du panache dans la mise en scène de ses meurtres, un esthète du crime, un Moriarty pour le genre Noir. Comme s’il était soucieux d’un public qui pourrait l’observer.  Si les super vilains sont des adeptes du soliloque, Joker se fait un devoir de  communiquer les siens aux lecteurs en leur faisant face.
 Alors que les décennies passent, les mises en scène du personnage deviendront un théâtre grandiloquent de la cruauté. Dans un série portant son nom publiée dans les années 70, il tuera pas moins de 7 personnes, un nombre effarant pour l’époque. On le verra tour à tour violer des gens après les avoir dépouillé de leur peau, faire exploser des autobus plein d’enfants, forcer des parents à manger des soupes constituées de leur rejetons et assassiner un massive partie de la ville de Gotham avec une pluie de verre empoisonnée.  Le nombre de meurtres perpétrés par le personnage dépasse les milliers (même en excluant les histoires oû il prend possession de pouvoirs faramineux comme EMPEROR JOKER et va jusqu’à détruire l’univers!)

De sa propre déclaration , Joker se considère le Orson Welles de la mise en scène criminelle.
Pour les autres, Joker est un fou ne reconnaissant pas la valeur de l’existence humaine, tantôt espiègle, tantôt meurtrier, à la convenance de ses inspirations. Ses gestes sont pour lui sans conséquences parce qu’il possède, à des degrés variant d’un auteur à l’autre, une conscience de sa propre fonction diégétique. Plusieurs moments inoubliables définiront le personnage selon cette perspective.
C’est probablement dans Death in the family (1988, de Jim Starlin et Jim Aparo) que Joker passe littéralement le quatrième mur pour la première fois, du moins de manière conceptuelle -cette distinction revient en fait au Killing joke d’Alan Moore, publié quelques mois auparavant, mais la méta-textualité de Joker y est infiniment plus subtile. Dans cette histoire où on le voit, terrifiant, battre au seuil de la mort Robin à grand coup de barre à clou, le personnage nous est montré de face, comme un chef d’orchestre s’agitant dans une symphonie grand-guignolesque. 
  
Hannibal Lecteur n’en fera pas moins 3 ans plus tard. Dans ce meurtre unique dans l’histoire du comic, Joker avait une légion de complices; la mort de Robin était le résultat d’un vote populaire organisé par DC comic permettant de déterminer auprès des lecteurs si Robin devait mourir ou non. Un processus qui émule les beaux jours du cinéma interactif de William Castle; dans son film de 1961 Mr. Sardonicus, les spectateurs pouvaient décider de la mort du personnage principal, aux traits décidément familiers… 
Une majorité écrasante de lecteurs voudront la mort de Robin. Rappelons que le film Funny Games (1998) de Michael Haneke, qui sortira une décennie plus tard, jouait précisément sur un principe méta fictionnel de complicité entre le créateur-spectateur-personnage dans la démonstration de la violence (dans le remake de 2007 de Haneke, le personnage de tueur joué par Michael Pitt ressemble à s’y méprendre au Joker interprété par Heath Ledger dans The Dark knight. Ces coïncidences inquiétantes gravitent souvent autour du personnage). Joker jouait déjà avec ce principe de complicité des lecteurs. Dans ces cases désormais classiques, le Joker semble jouir de notre participation à la tuerie. Après tout, les gens voulaient bel et bien voir Robin mourir. Joker remporte à ce moment sa première grande victoire contre Batman. Les lecteurs l’adorent. Par la suite, ils seront souvent les complices coupables du Clown du crime.
Les grands auteurs de « l’invasion britannique » , Alan Moore et Grant Morisson en tête, véritables chantres du déconstructivisme narratif , se feront un plaisir d’amener par la suite le personnage dans des zones d’explorations pures. Au début, avec le choc du séminal The Killing Joke (1988), où une potentielle origine du personnage est élaborée. Le clown la démentira à plusieurs reprises, la proposant simplement comme une histoire parmi tant d’autres. Dans cette page magnifique dessinée par l’artiste de The Killing Joke Brian Bolland, on constate que la conscience méta textuelle de Joker va jusqu’à ses incarnations cinématographiques:
Dans cette origine proposée par Alan Moore, un seul aspect ne semble pas avoir été envisagé par Joker (peu de gens semble faire le lien, étrangement); il est une variation sur le thème d’origine de Plastic man, personnage avec lequel il partage bon nombre de caractéristiques; morphologie, passé de criminel raté, sens de l’humour douteux, folie et personnalité malléable. Alan Moore aura probablement fait ce subtil emprunt tout à fait volontairement. Dans ce texte aussi dense qu’il est court, Joker prend conscience de l’absurdité de son existence après sa renaissance dans un baptême de feu au produit chimique. Caquetant son premier rire, il se retourne vers le lecteur et le regarde droit dans les yeux, dans un dessin désormais légendaire.

Joker est né.
Il est maintenant conscient de la nature de l’univers dans lequel il vit; c’est une gigantesque farce qui ne fait pas le moindre sens (c’est une histoire sur laquelle il n’a pas le moindre contrôle) . Dans un monde oû le chaos est la seule constante,  la cruauté est une réponse logique. Pour la première fois, le Clown prince du crime s’adresse directement aux lecteurs dans une série de narration particulièrement acides sur la banalité des gens normaux. Il fait aussi cette surprenante déclaration, lorsque Batman propose de l’aider:
  
C’est aussi dans The Killing Joke que Joker effectue sa deuxième grande symphonie de cruauté; il fusille Batgirl, (on suppose aussi qu’il la viole) pour ensuite montrer des photos de son corps tuméfié à son père, le commissaire Gordon, séquestré, humilié et en état de choc. Dans un plan de caméra subjective évoquant la première scène brisant le 4ème mur de l’histoire du cinéma dans The Great Train Robbery (1903), Joker nous pointe littéralement de son arme à feu, nous narguant. Rien pourra l’arrêter.
 
En 2007, Geoff John revisitera cette histoire en intégrant dans la trame narrative le personnage de Booster Gold (Booster Gold no.2 « No joke »), un voyageur temporel chargé de stopper ce crime. Il aura beau essayer plusieurs fois de manières différentes de reculer dans le temps pour changer ce moment, il n’y arrivera jamais. Joker est littéralement conscient de ce qui va se passer à toutes les fois. Le chaos de son monde lui appartient. Il en est un puissant avatar. Le modus operandi présenté dans Death in the Family est ici répété : Joker attaque un protégé de Batman et l’essentiel des sévices se passent hors-champ. Dès lors, le Joker s’adressera régulièrement au spectateur en tant que narrateur ouvertement omniscient; il le fera souvent avec brio et pour notre plus grand bonheur dans la brillante série animée de Bruce Timm The Batman adventures:


Dans la première histoire du Batman 80 page Giant  intitulée Reality check (Peter Miriani et Szymon Kudranski, 2011), Joker entretient une conversation à propos de ses « amis imaginaires » avec un prétentieux prédicateur de thérapie psycho pop. D’entrée de jeu, il annonce au thérapeute qu’il le tuera à la toute fin de l’histoire. Nous aurons droit à la thérapie au grand complet, des tests de Rorschach jusqu’à la psychanalyse. C’est en fait aux lecteurs que le Joker se confie tout au long de cette histoire. Particulièrement en lui servant le mantra des adeptes de la magie du Chaos: rien n’est vrai, tout est permis. Observez la case numéro six: « j’ouvre les yeux et observe le monde…et pour la première fois, je vois directement à travers, de l’autre côté…
On confirme ici l’approche d’Alan Moore. Joker a vu ce qu’il y a de l’autre côté du monde: il y a nous, les lecteurs. 

Le thérapeute demande à Joker s’il a déjà considée que ses fans imaginaires sont probablement le fruit de son imagination. Le réponse du Joker dit tout. Joker n’a pas d’amis imaginaires; il a un public comme lui, assoiffé de sang.

 Après le meurtre du thérapeute, Joker regarde le lecteur et lui fait ses salutations. 

 Dans l’histoire intitulée Laughing fish (Batman #475, 1978), il tourne lui-même la page du comic en souriant au lecteur. Le Joker sera également le narrateur omniscient d’une mini-série où il présente d’autres vilains de l’univers de Batman incarcéré dans l’Asile d’Arkham, Joker’s Asylum, à la manière de Tales from from the crypt et de son présentateur, the cryptkeeper.

Joker passera d’ailleurs une majeure partie de son temps entre les murs de cet asile. Le lecteur sait que son incarcération est volontaire; il est là chez lui et il peut en sortir quand il veut. C’est dans le Arkham Asylum (1989) de Grant Morrison qu’on propose un aspect du personnage pour la première fois: Joker serait en fait atteint d’une forme de Super équilibre mental lui permettant de s’adapter à la dureté des drames qui ont criblés son existence. En outre, la connexion que Joker possède avec l’Asile est presque de nature mystique. La conscience quasi chamanique du personnage semble y agir comme un catalyseur.
Cette image puissante confirme cette théorie:
Joker est dépeint comme une figure vampirique, il est un parasite se nourrissant de la folie et de la tristesse traversant les couloirs de l’Asile, qui a en retour besoin de lui pour se donner une voix. Dans Arkham Asylum, le clown n’est rien d’autre que le locuteur de l’âme damné des lieux. Joker est à l’asile d’Arkham ce que Jack Torrance sera pour l’Hôtel Overlook dans The Shining (Jack Nicholson, Jack Torrance, Jack Napier… Joker…Jack, Jack Jack, Saucy Jack). Dans la fable de Morisson, le talent de l’artiste Dave Mckean contribue profondément à exalter la mystique du personnage. Joker y est en effet le seul à ne pas posséder de phylactère et la taille des lettres lorsqu’il parle est variable. Son langage est ici dépouillé de tout encadrement, libéré de sa structure, à l’image même du personnage. Joker gagnera une autre des ses nombreuse victoires en disant ces mots troublants à Batman, lui prouvant que leur relation est bien plus profonde que le héros voudrait se l’avouer : « Souviens toi Batman…si la vie devient top dur dehors…tu es ici chez toi! ». Plus encore, dans un moment inoubliable de la bédé, Joker donne une solide claque sur les fesses de son ennemi et fait des références plutôt salaces aux jambes bien douces du jeune Robin: 
 
L’identité de Joker est absolument libérée de toutes contraintes, y compris de nature sexuelles. On se souviendra du costume d’infirmière de Heath Ledger dans le film de Nolan. Profondément et ouvertement sadomasochiste, il obtient autant de plaisir à torturer qu’à recevoir les coups virils de Batman. En fait, on pourrait théoriser que le plaisir sexuel de Joker passe par Batman.
Quand le Joker se retrouvera affublé d’une petite amie, Harley Quinn, dans le dessin animé Batman Adventures, elle deviendra vite la figure de l’esclave sexuelle parfaite, satisfaite seulement dans la servitude.
Ce personnage créé pour l’émission, jeune psychiatre poussée à la folie par Joker, deviendra si populaire qu’elle sera intronisée dans le canon de la bande-dessinée. Permettons-nous ici une digression : ce n’est pas les auteurs qui ont voulu cette transition, mais bel et bien Joker, conscient de ses divers degrés d’existence diégétique, qui a trainé sa copine d’un médium à l’autre. Il verbalisera d’ailleurs souvent à la belle à quel point il regrette sa décision. Dans les comics, la dimension sexuelle du personnage sera pleinement exaltée, jusqu’à la voir affublée d’un costume de latex digne des plus grandes soirées fétiches.
  
C’est dans un comic mettant en scène ce personnage, le Mad Love de Paul Dini et Bruce Time qu’on comprend le plus profondément les motivations du Joker. Harley Quinn réussira presque à tuer Batman, (avec un plan de Joker qui plus est!),ce qui entrainera le courroux de son amant. Pour Joker, il n’est pas simplement question de tuer Batman. Il est question de le faire avec élégance. Plus encore, il n’est même pas question de le tuer du tout ; Batman lui appartient. À ce moment, Harley Quinn devra comprendre qu’elle sera toujours le second violon dans une relation privilégiée et qu’il lui revient d’être une compagne servile.
À quelques occasions, Joker se fera même le défenseur de son ennemi; pas questionsque personne d’autre que lui abuse de son ennemi intime. L’inverse se produira aussi à quelques reprises. Dans le crossover de Batman Vs Punisher de Chuck Dixon et John Romita Jr., Batman empêchera le meurtre de Joker aux mains du Punisher. Dégouté, le Punisher servira cette profonde déclaration à Batman: « Vous allez bien ensemble. Cet imbécile ricanant et toi vous êtes fait l’un pour l’autre »
Cette ligne de Heath Ledger dans Dark Knight résume parfaitement bien cette position :
« Don’t talk like one of them. You’re not! Even if you’d like to be. To them, you’re just a freak, like me! They need you right now, but when they don’t, they’ll cast you out, like a leper! You see, their morals, their code, it’s a bad joke. Dropped at the first sign of trouble. They’re only as good as the world allows them to be. I’ll show you. When the chips are down, these… these civilized people, they’ll eat each other. See, I’m not a monster. I’m just ahead of the curve ».
En l’occurrence, Joker sait que si Batman ne le tue pas, ca n’a absolument rien à voir avec le code d’honneur de ce dernier. Joker ne peut pas mourir parce qu’il est trop important dans l’histoire. Si dans le Dark Knight returns de Frank Miller, Joker se suicide en se craquant lui-même la nuque, ce n’est que pour prouver un point ; Batman ne pouvait pas le tuer, qu’il le veuille ou non. Le suicide de Joker est d’ailleurs sans conséquences. Le personnage reviendra sous une forme ou une autre et il le sait.
La conscience métatextuelle de Joker va si loin qu’elle lui permet de savoir ce qui se passe dans le monde du comic en général et ce, à un niveau qui dépasse la simple narration. Ainsi, dans un numéro de Swamp thing, il arrête de rire l’espace d’une case durant un effrayant cataclysme d’envergure cosmique, alors qu’il s’esclaffait quelques numéros précédents en lisant la Critique de la raison pure de Kant. 
Ce cataclysme cosmique, c’est évidemment un événement narratif qui s’appelait Crisis on infinite earth. Quand une compagnie de comic décide de créer un événement narratif quelconque, Joker est littéralement conscient de la chose. Ce sera le cas aussi dans Infinite Crisis no.7. Lex Luthor, désireux de trouver et tuer Alexander Luthor, son double d’un univers parallèle demande l’aide de Joker. On croit Joker frustré de ne pas avoir été respecté en tant que vilain et en étant exclus dans l’événement cosmique orchestré par le double de Luthor. On se rend vite compte qu’il est en fait offusqué de ne pas avoir été inclus dans le contexte narratif de l’événement. C’est par le biais de sa conscience métatextuelle que Joker peut retrouver un Luthor fuyant à travers les dimensions et l’assassiner. 
Un petit message laissé derrière de la part du Joker: On ne peut pas faire une bonne histoire sans lui. Par ailleurs, La relation qu’entretient Joker avec Luthor, son allié occasionnel et récalcitrant, prend parfois des tournures hautement inspirées. C’est que Lex Luthor est au final une version profondément narcissique et despotique de l’alter ego de Batman, Bruce Wayne. Joker ne peut avoir la moindre tolérance pour ce vilain assurément génial mais à ses yeux sans originalité. Dans Action Comic # 897 , il tiens le plus sérieusement ses mots à l’ennemi de Superman:
« Je ne sais pas si tu as remarqué (Luthor), mais je ne suis en quelque sorte rien d’autre qu’un archétype, un fait que j’assume consciemment…et il s’avère que les archétypes en attirent souvent d’autre! »
Dans cette histoire, Joker a pu littéralement épier, à travers un trou dans l’espace temps, une conversation entre un Luthor fraichement trépassé  et l’incarnation de la Mort. Rien de plus normal; il la envoyé tellement de gens à cette dernière qu’il la connait personnellement. Il a forcément une relation privilégiée avec elle. Ça ne s’arrête pas là. Le Mort en question avec laquelle parlait Joker était le personnage créé par Neil Gaiman pour sa série Sandman, récemment intronisée au canon régulier de DC comics. Joker, conscient des moindres changements à caractère cosmique modifiant son univers, était simplement au courant de la venue du personnage. Joker est aussi le seul personnage qui demeure conscient d’avoir participé à un crossover entre Marvel et DC. Quand il rencontre Spider-man pour la deuxième fois, il se souvient de lui : Il l’avait déjà rencontré un an auparavant dans un crossover précédent avec Batman.
Au final, la conscience de son statut métatextuel confère à Joker une série de facultés intra diégétique qui font de lui un des vilains les plus efficaces qui soit, mais aussi un personnage bien de son époque, en deçà de toutes formes de moralité et savourant chaque minutes de sa perdition. Un véritable anti-héros nihiliste. Une grande création littéraire.
S’il n’en tenait que de ces quelques éléments, Joker serait déjà un des personnages les plus innovateurs du genre. Or, son génie ne tient pas seulement à une métatextualité appelant la complicité du lecteur, une identité aux contours constamment redéfinis ou une inventivité d’une cruauté troublante. La chose va beaucoup plus loin. Quand la mort de Heath Ledger fut annoncée, les gens qui connaissait un tant soit peu le Joker ont tous pensé la même chose: on ne pouvait pas incarner de façon aussi profonde un tel concept sans être le moindrement du monde affecté. Être le Joker aura peut-être tué Ledger. L’idée du Joker, le concept du personnage est un virus hautement infectieux et séduisant. On retrouve ce virus dans toutes les cultures; c’est celui du Trickster…et ce sont des Tricksters qui ont fait notre monde.
Qui n’a jamais voulu un jour simplement « passer de l’autre côté », sans crier gare? Qui ne s’est jamais dit que la vie n’a pas la moindre logique et que le chaos et la seule option? Qui n’a jamais commencé à rire devant l’horreur en se demandant quand il devait s’arrêter?
Vous avez probablement croisé un Joker aujourd’hui dans le Métro ou au restaurant. Joker, c’est vous et moi, après la pire journée de notre vie. Vous et moi, après un cruel croc-en-jambe du destin. Vous et moi, et tout ce qu’on cache parfois derrière notre sourire
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« Humor is just another defense against the universe ». Mel Brooks

« Tragedy is when I cut my finger. Comedy is when you fall into an open sewer and die ». Mel Brooks

« I believe the common character of the universe is not harmony, but chaos, hostility, and murder ».  
Werner Herzog
-FRANCIS OUELLETTE